29.9.05

Estelle Crianthes




2016

Les œufs étaient en train de crépiter dans une vieille poêle cabossée.
Il faisait nuit. Dehors, sur la route, le chat de la voisine était encore là. Un après-midi passé sous le soleil, et la dépouille écumait dans le quartier son horrible odeur. La télé était encore allumée et sur le bureau de Lucie, il y avait un mail avec la mention :
Toutes nos excuses ! Chère voisine, cet accident est terrible.
Je fixais le mot, il était sinistre. Mais que pouvais-je juger d’autre à ce moment ? L’image d’un petit chaton venait souligner le comique de ce mail. Dans le frigidaire, une moussaka préparée déjà depuis quelques jours m’attendait, je suppose. Car dans ce moment calme, c’était manger et rien d’autre qui m’amenait chez elle plutôt que sa compagnie qui m’était difficile car elle ne m’écoutait pas. Tante Lucie et sa belle maison décorée de zinc. Du moins cet endroit portait bien son nom. C’était le quartier de quarantaine. Il ne restait qu’elle et moi sur le terrain aménagé pour les non-citoyens.
Ce qui était arrivé demeurait la pire des choses que nous attendions. Ce n’était pas important. Quelle tristesse, ce pauvre chat. Maintenant Lucie serait vraiment seule.
Demain, je serais la première femme à participer à Ouékoumène. Quelle angoisse.
Nom : Crianthes
Prénoms : Estelle, Lucie.
Statut : non-citoyenne.
Ce « non-citoyenne » me donnait toujours l’impression de ne pas avoir de vie. Je n’y étais pour rien, et pourtant, je savais que mon ancien instituteur avait connu le début et qu’il s’était révolté contre la société Ouékoumène. Il avait été bannit sur la terre des Slamuites. Nous vivions là, seuls, comme beaucoup, sans ressources, sans information. Mais nous avions l’impression de pouvoir accéder à la liberté, en devenant citoyen. J’avais l’impression que l’air que je respirait m’appartenait grâce à Ouékoumène.
L’huile dans la poêle prit feu.