18.10.05

Ils battaient à l’unisson leurs sourcils

Estelle s'avançait doucement vers les caméras.
Elle n'aimait pas les émissions de télé mais maintenant que le projet Ouékoumène était testé sur des spectateurs, il lui était impossible de faire marche arrière. Il suffisait, lui avait-on dit : d'avoir une télévision et des revenus minimums pour participer à la sélection. Estelle faisait partie d'un mouvement libertaire et se demandait si ce qui se passait était vrai. Elle était la première femme à participer à l'émission, mais surtout elle considérait que sa proposition de lois allait être une révolution. Car c'est claire que les premiers jets de l'émission avaient démontrés que les participants n'avaient pas vraiment de conscience des enjeux politiques, mais elle, avec son doctorat de droit international et sa carte de presse Cambodgienne, elle, Estelles Criantès était persuadée de changer quelque chose. Un ramdam de bruit, de papperasse, de personnes allant et venants dans toutes les directions étaient les échos d'un petit compte à rebours; qui lui signifiait sa présence sur le plateau, aujourd'hui dans ce bâtiment, et peut-être même le but de son existence.
T - 60 secondes.
À ce moment, elle essayait de penser a autre chose pour se détendre.
Combien de temps faut-il pour arroser les plantes de mon appartement ? Elle savait que son cactus pouvait se passer d'eau pendant plusieurs semaine, et du coup n'avait pas a s'en soucier pour cet exercice.
T - 30 secondes.
Mais tant pis, et puis, que risquait-elle après tout ? Quelques critiques la taxant de féministe. Et alors, elle n'était même pas féministe. De toute façon, il faut appartenir à un mouvement aujourd'hui, les féministes, les gauchistes, les intenautes... et j'en passe. Se disait elle.
T - 10 secondes.
Une loupiote rouge clignotait frénétiquement devant elle, accompagné d'un buz stressant.
Allez, Estelles, vous êtes parfaite. Disait l'attachée de presse en lui prenant le bras gauche pour l'accompagner.
Mais Estelle fit un pas de côté et avançait doucement, au rythme des secondes.
T - 5 secondes.
Doucement, aux rythmes des battements de son coeur.
T - 3 secondes.
Au rythme d'une vielle chanson que lui chantait sa mère; Promenons nous dans les bois...
T - 2 secondes.
Au rythme de sa petite montre en plastique.
T-1 seconde. Pendant que le loup n'y est pas...
Buzzzzz.
Sur leur écran de télévision, la famille Kornevsky regardait l'émission du soir.
Ca allait commencer d'ici quelques secondes.
Chut Sophie! Chut Gabriel! Chut les enfants. Fit la douce voix de Madame Kornevsky, regardant son mari qui tenait la télécommande.
Chut enfin ! dit-il.
Personne n'eut l'occasion de constater le silence et le générique commençait.
Estelle marchait doucement vers le centre de l'anneau, dans lequel était dessiné la planète et l'Europe en surbrillance. Le pied se posa sur la France au moment où la musique du générique s'arrêtait.
C'est fort ça papa ! dit Sophie, qui ne pouvait s'empêcher de proclamer qu'elle savait tout ce qui pouvait être mis en relation avec ses études. Elle était en prépa d'une grande école de journalisme et adorait les débats enflammés lors de colloques ou de conférences sur la mondialisation.
C'est fort hein, tu ne trouve pas ? Je trouve moi, que cette émission est différence, tu vois, ça, sur une chaîne nationale il y a quelque années n'aurait pas été autorisé. Et en plus c'est une femme.
Tais-toi Sophie. Ton père regarde.
Mr Kornevsky se grattait doucement le creux de la main droite. Elle était posée devant son assiette. Il grattait, doucement.
Estelle ne bougeait plus, elle attendait. C'est vrai, il n'y avait plus de présentateur maintenant. Le silence. Et derrière elle, un message informait les spectateurs qu'un huissier vérifiait le temps, l'heure et la pertinence de la proposition qui allait venir. Estelle vit s'avancé le gagnant de la veille qui venait faire passé le flambeau. Il était sur de lui. Il lui serra la main.
Le doit de M. Kornevsky s'arrêta de gratter.
Je la connais. Elle a fait un stage au ministère, il y a quelques années. Elle n'a rien trouvé de mieux ? S'étonnait-il.
Car M. Kornevsky était un homme respectueux et intègre, mais il avait beaucoup de mal a se faire à l'idée qu'il puisse travailler avec des femmes. De toute façon, cela faisait déjà quelques années qu'il avait croisé Estelle Criantès.
Pourvue qu'elle ne fasse pas allusion sur ce qui c'était passé.
Estelle discutait avec le candidat gagnant de la veille qui étalait avec fierté la loi qu'il avait fait passer. C’était un traité concernant la possibilité de réduire les taxes sur le pétrole. C'est vrai que c'était une loi phénoménale et qu'il avait réussi à l'imposé aux autres candidats.
Mme Kornevsky retint son souffle l'espace d'un instant, elle venait de se souvenir d'Estelle.
Son mari l'avait faite renvoyée car il considérait que de travaillé au ministère de la sécurité était une tâche privilégiant les décisions masculines. Elle avait voulu faire connaître cette décision aux médias et le couple Kornevsky avait uni leurs relations afin de l'en décourager.
C'est bien, c'est une superbe fille maman, regarde son parcours! Disait Sophie, qui avait déjà sorti son téléphone portable pour voter. Le candidat de la veille revenait sur la vie d’Estelle.
Et maintenant, cher spectateur, cher citoyen d'Ouékoumène, êtes-vous prêt à entendre la proposition numéro 12592 de Mademoiselle Criantès Estelle qui participe a l'émission de ce soir ? Vous aurez dix minutes pour valider ou sanctionner sa proposition. Allez-y Estelle.
Estelle avait des appréhensions, puis elle pensa à sa tante, Lucie qui avait souffert, qui était seule et qui bientôt ne serait plus là pour la soutenir.
Je déclare ouverte la possibilité aux femmes d'avoir des salaires égaux à ceux des hommes dans tous les corps de métier. Cette proposition s'accorde avec mon expérience, je confirme que nous vivons dans une société qui a un modèle social un peu machiste. Cette même société ne l'est plus lorsqu'il est question de nous regarder, de nous promettre, de nous aimer, mais lorsqu'il est question d'être a un niveau d'égalité avec les hommes, alors, nous sommes généralement lésées. Je propose donc de revoir les salaires des femmes à la hausse. Je considère que ma proposition est bonne. Et je la pose dans la perspective d'une société plus juste et plus égale entre les sexe. Ma démarche est mue par un sentiment de ségrégation quant à cette parité.
Si ma loi est acceptée, je promet a Ouékoumène les années de ma vie à venir pour le bien de ce monde que nous construisons. Ouékoumène ! Parce que nous avons le droit à l'égalité.
Silence.

Le candidat de la veille prit la parole.
Vous êtes républicaine ?
Républicaine, oui ; mais ce mot ne précise rien. RES PUBLICA, c’est la chose publique… Les rois aussi sont républicains.
Eh bien ! vous êtes démocrate ?
Non.
Quoi ! vous seriez monarchique ?
Non.
Constitutionnelle ?
Dieu m’en garde.
Vous êtes donc aristocrate ?
Point du tout.
Vous voulez un gouvernement mixte ?
Encore moins.
Qu’êtes-vous donc ?
Je suis anarchiste.

M. Kornevsky prit une gorgée de vin en regardant Mme Kornevsky, ils battaient à l’unisson leurs sourcils.